Au petit matin, nous nous réveillons bercés doucement par le courant de la marée descendante. Il a plu toute la nuit. Il a fait assez frais, voire froid. L’intérieur du bateau est très humide, de la condensation s’est amassée autour des panneaux de pont. Nos vêtements de quart détrempés la veille sont encore bien imbibés d’eau. Ça ne va pas être très agréable à enfiler, même si la plupart de nos vêtements techniques sont à peu près secs à l’intérieur.

Après une toilette rapide et un petit déjeuner à base de pain humide grillé au four, nous nous préparons à partir. Aujourd’hui, c’est moi qui prends la barre. Le reste de l’équipage se répartit les tâches autour de la navigation et des manœuvres. Une petite marche arrière aidée par le vent, un redressement à la barre et un coup de fouet en marche avant, et nous voilà partis, à la suite de nos copains sur Njord II.

Nous descendons la rivière d’Auray en direction de Locmariaquer, où nous mouillerons le midi. Il n’y a plus beaucoup d’eau sous la quille à certains endroits. Nous nous plaçons bien au milieu de la rivière. A la barre, je surveille le sondeur : deux mètres. Il y a de la marge. Un mètre cinquante. Un mètre vingt. Un mètre. Bon. Quatre-vingt-dix centimètres. Quatre-vingt. Euh… Soixante-dix centimètres. Soixante. Je fais quoi, là ? Soixante-dix centimètres, quatre-vingt… Ouf ! Nous avançons encore de quelques mètres et la profondeur franchit la barre des dix mètres. Nous avons rejoint les eaux plus profondes.

Voilà venu le moment de hisser un peu de toile. Nous décidons de commencer par la grand-voile, qui nous pénalisera moins que le génois si, dans notre cheminement sur la rivière, nous nous retrouvons face au vent. Forcément, ça ne se passe pas comme prévu. Les ris automatiques se bloquent, nous manquons encore un peu de coordination et il n’y a pas beaucoup de place. Dans le méandre que nous avons choisi pour notre manœuvre, je fais cinq ou six ronds dans l’eau.

La grand-voile est enfin hissée, nous continuons notre descente. Peu après, l’orientation du vent est compatible avec un déroulement de génois, que nous effectuons. Nous voilà partis sous voile, gardant tout de même le moteur au point mort, au cas où le courant nous embarquerait en direction de rochers ou d’un autre bateau. Pendant près d’une heure, nous suivrons les méandres de la rivière, portés par le courant, du vent dans les voiles, louvoyant occasionnellement dans la largeur du cours d’eau pour remonter ledit vent. Ce sont là nos premiers bords sous voile et nous avons enfin l’impression de naviguer un peu.

Vers onze heures, nous arrivons devant Locmariaquer. Nous débutons des manœuvres de prise de coffre au lasso, pour nous entrainer.

Il s’agit de s’approcher doucement d’une bouée et de jeter par-dessus elle une haussière nouée aux taquets avant sur bâbord et tribord. Si la manipulation réussi, le vent nous repousse et met l’ensemble en tension, ce qui nous permet de nous maintenir sur la bouée. Comme c’était une première pour nous, quand la manœuvre se passait comme prévu, surtout après un premier échec, des applaudissements éclataient. Au lieu de reprendre les dix mètres de mou sur l’amarre passée autour de la bouée. Ce qui fait que nous reculions parfois un peu trop près du bateau mouillé derrière nous. Mais ça ne nous empêchait pas de recommencer au tour suivant.

Prises de bouées au lasso devant Locmariquer
Prises de bouées au lasso devant Locmariquer

Après ces manœuvres, nous prenons un apéritif bien mérité dans le confortable cockpit de notre Sun Odyssey 40.3. A l’abri du vent derrière de la capote de descente, un rayon de soleil vient même nous réchauffer un peu, comble du luxe pour un équipage qui commence tout juste à sécher.

Le déjeuner englouti, nous tentons une manœuvre suggérée par notre skipper Didier : un départ sous génois avec bouée prise sur l’arrière du bateau. Ça évite de démarrer le moteur pour si peu.

Nous entrons ensuite dans le golfe en lui-même, profitant de la marée montante et le courant qui nous entraine. Nous contournons l’ile aux moines, longeons l’ile d’Arz et mouillons à Port Anna. Là, goûter en attendant la renverse. C’est toujours plus facile en étant aidés par le courant, plutôt que de lutter contre lui. Nous en sommes peut-être partis un peu tôt; il est un peu difficile de trouver le bon équilibre entre attendre la marée et arriver de jour au port de destination.

Le paysage depuis Port Anna est magnifique !
Le paysage depuis Port Anna est magnifique !

Toujours est-il que la navigation était fantastique entre tous les ilots du golfe, baignés d’une superbe lumière dorée. L’océan était bleu, tout comme le ciel tout juste peuplé de quelques nuages blancs-gris. Le vent soufflait régulièrement et assez fort pour que nous réduisions la voile de deux ris. Il n’y avait pas une seule vague à la surface de l’eau, la houle ne passant pas l’entrée du golfe. C’est toujours plus agréable; que du bonheur, même ! Nous croisons des voiliers légers : catamarans, dériveurs de sport, véliplanchistes lancés à toute vitesse. L‘endroit grouille d’activité en ce dimanche venté et ensoleillé.

Il y en a qui foncent !
Il y en a qui foncent !

Sur le chemin du retour, nous nous faisons distancer par nos copains sur Njord II et un voilier-école ne tarde pas à s’intercaler entre nous. Mis en difficulté dans un passage étroit présentant un courant contraire et un vent refusant, nous restons sur place tandis que les deux autres voiliers prennent le large. Nous ne nous laissons pas abattre, au contraire, voilà une source de motivation. L’un aux cartes, un autre au GPS et les autres qui se relayent aux manœuvres tandis que je barre, notre équipage fonctionne bien. Nos virements sont fluides, nos bords sont tirés jusqu’à la limite du raisonnable. Nous ne tardons pas à revenir sur nos camarades. Satisfaction.

Le voilier-école se rapproche devant nous. Nous remontons plus au vent, virons plus tard. Ça a beau être de la plaisance, il y a toujours un peu de régate dans l’air. Jusque dans les refus de priorité. C’est beau, pour une école. Tant pis, nous les doublons tout de même largement.

Enfin, la sortie du golfe apparait. Certaines passes sont étroites, les fonds remontent parfois vite. Le vent adonne puis refuse. Les équipiers sont en permanence prêts à virer. Un œil est rivé sur le profondimètre. Nous tentons de passer au plus près des obstacles, pour faire le moins de manœuvres possible.

Une bouée cardinale apparait. Nous devons la laisser sur tribord. A sa droite, nous voyons une arête rocheuse qui affleure. Le fond est à vingt mètres, nous avons de la marge. Nous poursuivons. Tout à coup, le fond remonte. Seize mètres, quatorze mètres, douze mètres… le sondeur a du mal à suivre le rythme de la remontée. Dix mètres, huit mètres, six mètres, « On vire ! ». Le sondeur affichera brièvement cinq mètres avant que le fond ne s’éloigne à nouveau. Petite montée d’adrénaline, c’est fantastique !

Le courant s’accélère; la marée redescend. A la sortie du golfe, les vagues arrivent dans le sens contraire. Nous commençons à être chahutés. Des creux d’un mètre cinquante à deux mètres nous accueillent. Nous les prenons par le travers avant. A la barre, mon sourire s’agrandit jusqu’à être douloureux pour mes joues. Nous montons puis redescendons, brisant le sommet des vagues. Des paquets d’eau s’écrasent sur le pont. Nous gitons d’une quarantaine de degrés. Une vague plus grande que les autres vient nous arroser copieusement, mur blanc fonçant à notre rencontre. J’éclate de rire, c’est génial ! Un peu plus tard, nous redescendons un peu lourdement et tout l’équipage est projeté vers bâbord. Vite, reprendre la barre !

La navigation se poursuit encore quelques minutes, puis nous arrivons devant le port. Le moment est venu d’affaler les voiles et de mettre le moteur en route. Zut ! Il faudra remettre ça !

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