Le vent est toujours fort. Force 6 ou 7. La houle reste assez prononcée. Amarrés à Port-Tudy, nous n’en ressentons presque pas les effets. Il y a deux nuits, je me suis réveillé en sursaut; malgré notre amarrage, le vent faisait giter le voilier, nous ballotait, impuissants. C’est une sensation très perturbante. On se sent soulevé, mis sur la tranche, tout en gardant le dos à plat sur la couchette. Je n’ose pas imaginer les conditions qui devaient régner en mer. Malgré tout, l’homme qui nous avait aidés à nous amarrer sur le ponton était sorti. Il est rentré vingt-quatre heures plus tard. Génois déchiré, bôme abimée. Lui-même semblait revenir du fond des enfers. Le visage d’un homme qui a affronté les éléments plusieurs heures, sans répit, usé.

Le voilier du copain, au départ le lundi soir.
Le voilier du copain, au départ le lundi soir.

Le soleil brille haut dans le ciel ce matin. Le vent s’est un peu calmé. La décision a été prise de partir vers la fin de l’après-midi. Notre objectif est La Trinité, que nous devrions atteindre en cinq ou six heures. Notre trajectoire nous fera aller vers le sud-est puis vers le nord, après le passage de la Teignouse. De là, cap sur La Trinité, à l’abri de la houle par la presqu’ile de Quiberon. Les deux premières heures risquent toutefois d’être un peu sportives.

Plein d’appréhension, je décide de ne pas commettre deux fois la même erreur. Je me bourre de médicaments. Sans citer de marque, quelque chose qui ressemble à de l’OcéanPlacide. Et mon cocktail d’huiles essentielles. Aussi, je m’arrange pour prendre la barre. Non, je ne serais pas malade cette fois-ci. Il s’agit d’en profiter un peu !

Vers 16h, nous démarrons le moteur, larguons les amarres (prises en double, nous pouvons les hisser à bord une fois libérées des taquets, faut pas déconner non plus). Njord est devant nous. Ses voiles sont rapidement hissées et il s’élance vers l’est. Nous mettrons un peu de temps à hisser la grand-voile, louvoyant entre les casiers des pêcheurs pour rester à peu près face au vent. Quelques minutes plus tard, le moteur est éteint, nous sommes sous voiles ! « Bôme au cœur » glisse sur l’eau. Il y a un peu de mer, mais rien de bien méchant. Bien entendu, nous sommes pour le moment à l’abri de l’ile de Groix. Ça ne va pas tarder à dégénérer.

Éloignés de la côte, nous rencontrons des conditions un peu plus musclées. Certains membres de l’équipage préfèrent aller se coucher avant d’être malades. A la barre, c’est le pied intégral. Je me mets à fredonner « C’est un fameux trois mats… »

Les creux sont énormes (pour moi) : trois mètres à trois mètres cinquante de houle. Il m’arrive souvent de lever la tête pour regarder s’approcher les vagues. C’est impressionnant, ces masses d’eau qui arrivent à toute allure. Maintenir un cap devient approximatif. Le cap à suivre est au 140. On oscille entre 135° et 170°. J’essaye d’orienter le voilier face aux plus grosses vagues. Quand nous les prenons sur le flanc, le bateau se met à giter, se soulève par le travers, se remet droit, reporte son poids de l’autre côté et redescend, avant de recommencer. De temps à autre, un paquet de mer vient nous embrasser.

« Bon, on sort le spi ? »

Les sensations à la barre sont enivrantes : on est secoué, on peine à maitriser la tenue de cap, on ne regarde plus devant soi mais sur le côté, là d’où viennent les vagues. On monte, on descend, on roule sur le côté, on se prend une vague dans la figure. C’est juste génial. Il y a deux jours, je m’étais juré de ne plus jamais remonter sur un voilier. Aujourd’hui, j’aimerais ne plus jamais m’arrêter.

Le speedo étant incohérent et le GPS étant décalibré, nous n’avons aucune idée de la vitesse à laquelle nous avançons réellement. Lors de la préparation de l’étape, nous avions tablé sur une vitesse de huit nœuds. A partir de là, notre navigation s’appuie sur des caps et des temps de parcours. A proximité de la Teignouse, nous avons déterminé un alignement afin de corriger nos estimations. Malgré toutes ces imprécisions, malgré un cap tenu difficilement, nous arrivons à l’heure prévue au point de passage. Moment de fierté.

Quelques instants plus tard, nous sommes à l’abri de la côte et la mer se calme. Je laisse la barre à ceux qui étaient malades, avec le sentiment du devoir accompli (et un peu à regret).

Nous tablions sur une arrivée à La Trinité de nuit, afin de travailler l’approche à l’aide des balises lumineuses. Finalement, nous étions trop rapides et le soleil est loin d’être couché quand nous nous présentons à l’entrée du chenal. Nous sommes accueillis par un bateau de la capitainerie. Le port a déjà bien commencé à se remplir en vue de la semaine du Golfe. Le tour de Belle Ile aura lieu samedi. Nous sommes dirigés vers le ponton des vedettes (les bateaux, hein, ce n’est pas un ponton recouvert de moquette rouge). La journée était éprouvante. Lutter contre les vagues est fatiguant, mais c’était un tel bonheur qu’on en reprendrait bien une tranche !

Njord amarré à La Trinité (crédit photo : Rémi Blandureau)
Njord amarré à La Trinité (crédit photo : Rémi Blandureau)

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